vendredi 22 avril

L’ami

L'ami





     Durant les vacances de Noël je fis connaissance tout à fait par hasard avec la sœur d’Alain (il a le même prénom que moi), plus jeune que nous d’une année. C’est ainsi que je pus le connaître davantage.

     Au début de l’année nous discutions déjà, mais je ne le considérais pas vraiment comme quelqu’un qui eut des qualités auxquelles je pouvais m’attacher; et puis, je lui faisais fréquemment des plaisanteries de mauvais augure. J’étais désagréable, provoquant et lourd. Et je regrette tellement ce coté vil qui parfois s’éveille en moi.

     Cependant, il était toujours correct à mon égard, et ne m’a jamais reproché quoi que ce soit. C’est un garçon qui n’aime pas la haine parce que la haine ne le connaît pas.

     Le connaissant d’avantage, je découvris en lui, un personnage qui incarne tout à fait l’idéal d’un ami que j’avais toujours recherché.

     Auparavant les relations d’amitié que j’avais eues ont toujours été plus intimes avec les filles. D’ailleurs ma meilleure amie était Laure, lorsque nous fumes encore suffisamment proches. Mais je n’ai jamais vraiment eu de meilleur ami. En réalité, parmi mes amis masculins, aucun n’avait les qualités que je recherchais, et qui pourrait me comprendre autant que moi-même je ne me comprends pas.

     Je me rendais compte que je devenais de plus en plus exigeant en amitié, peut être parce que je prenais de plus en plus goût à la solitude, que j’aimais fuir mes amis et me reposer, avec pour seule compagnie l’ombre de ma plume sur les cahiers d’écoliers. Je fais sûrement parti des personnes qui me comprend le mieux sur cette terre. Et lorsque l’on est seul, on se sent plus libre. 

     Certes, François est sans doute l’un des amis que j’apprécie le plus énormément, et certainement l’ami de Créteil qui arrive le mieux à percevoir le fond de mes pensées. Lui aussi est passionné par la littérature, et ô combien ont été nombreuses nos discussions littéraires, voire philosophiques !

     Mais Alain était singulièrement différent de tous les amis que j’ai eus et que j’ai encore. Parfois je me demande même comment se fait-il que je n’eus pas aperçu plus tôt qu’il était l’ami qu’il me fallait absolument. Parce que d’un seul coup, alors que la nouvelle année du calendrier commençait, je fus pris d’une terrible volonté de me lier d’amitié avec lui. Ce fut peut être la première fois de ma vie que je dus faire des efforts et aller de moi-même pour devenir ami avec un garçon.

     Ce ne fut pas tâche facile, mais malgré mes blagues déplaisantes du début de l’année, Alain qui n’est pas du tout vindicatif, commençait à accepter ma compagnie… Et moi, je découvrais chaque jour qu’il correspondait tout à fait à l’idéal romanesque que j’avais de l’amitié.

     Et pourtant nous sommes différents. Il se dit lui-même ne pas être lyrique, alors que moi je suis constamment inspiré par Orphée. Mais c’est parce qu’il y a dans ses traits de caractère la juste mesure des choses. Et s’il n’écrit pas, ses pensées doivent être lyriques. Du moins, je puis dire qu’il n’est pas insensible.

     Outre le fait qu’il soit un garçon aimable et généreux, le plus surprenant est qu’il y a quelque chose en lui qui le distingue de tous, indescriptible et que je ne pourrais qualifier que par «magique» ou «surnaturel». En effet, bien que je sois très ouvert, je suis très prudent quant à mon intimité et mes histoires personnelles. Je n’accorde ma confiance souvent qu’à des personnes que je connais depuis plusieurs années, et ne puis me confier que très difficilement. Bon nombre de mes bons amis de Créteil connaissent quelques unes des histoires qui m’ont affligé, mais aucun dans les détails, et surtout ne connaissent que des fragments de ma vie. Parce que j’ai aussi un goût particulier pour la solitude lorsqu’il s’agit des choses de la vie. En revanche, et c’était la première fois que cela m’arrivait, j’accordais une confiance aveugle à Alain, et je pouvais tout lui raconter sans jamais être inquiet, ni gêné. Et toujours en me sentant libre d’être entièrement moi-même. Il a l’art de comprendre.

     Je trouve souvent la vie assoupissante, et que nous sommes ennuyeux. Mais jamais je n’ai trouvé Alain ennuyeux. C’est un garçon qui est empreint de mystères cachés dans un coffre et qui en même temps, non renfermé, donne plaisir à en déceler les clefs.

     Et moi qui suis empli de pensées indignes… Je soupçonnais au début de notre amitié, que j’étais un fardeau pour lui. Je me demandais si j’avais bien fait de lui montrer à quel point j’appréciais être son ami. J’ai bien honte d’avoir pu penser cela, parce qu’Alain pourrait-il avoir des pensées hypocrites ?

     Les jours et les mois passaient tranquillement. Et nous allions visiter les boutiques de vêtements après les cours, et nous parlions des filles que nous trouvions jolies. Le quartier latin était à deux pas de notre lycée, et des ballades. C’était lui qui me guidait et qui me faisait découvrir davantage les recoins de Paris. Il y avait les musées, parce que nous aimions nous cultiver. Il y avait les journées de roller où le débutant que je suis s’efforçait de le suivre. Il y avait le jardin du Luxembourg où l’on pouvait se reposer.

     Je n’hésitais jamais à abandonner mes anciens amis pour être en sa compagnie. Je crois même qu’il fut l’une des raisons pour laquelle je choisis de me distancier d’eux. Et j’étais satisfait.

     Je crois que je lui offrais beaucoup de preuves de mon amitié. Je ne parle pas d’objets matériels, mais des choses plus vraies. Les paroles par exemple. Je lui faisais savoir à quel point il était déterminant pour moi.    

     Peut-être ne comprenait-il pas toujours, j’étais peiné. Et bien souvent face à mon amitié j’avais l’impression qu’il était gêné, parce que sûrement, il ne pouvait pas m’apprécier autant que moi je l’apprécie. Je fus bien désolé dans ces moments là. Parce que si lui est si singulier, qu’avais-je, moi, de plus que les autres ? Il m’arrivait même d’être jaloux lorsque je pus penser qu’il préféra d’autres amis à moi. Et d’être en colère quand il préférait la compagnie d’autres personnes! 

     Je comprenais qu’Alain était la meilleure rencontre que j’eus pu faire, « un ami pour qui j’aurais volontiers donné ma vie »*. Il m’apparut dès lors inconcevable que ma vie ne l’eut jamais croisé. Il y a des rencontres où l’on sent qu’il n’est pas possible qu’elles soient le fruit du hasard, parce que si tel était le cas, alors la vie ne dépendrait seulement que du hasard. Et ça, je n’y crois pas.

     Alors, il était également impensable pour moi, qu’un jour il s’éclipsa de mon chemin aussi vite qu’il y fut entré. Je voulais qu’il soit un frère ou un cousin pour ne jamais le perdre.

     Souvent, quand la fin de l’année scolaire approchait, j’eus quelques craintes quant à l’année d’après, et même aux grandes vacances. Parce qu’il fait parti des personnes qui rendent ma vie plus sympathique, et que c’est sûrement lui qui, soudainement, l’a rendue moins vide. Je me demandais si j’allais une fois de plus perdre des êtres qui me sont chers. Serions-nous encore amis longtemps? Je ne pouvais supporter l’idée qu’un jour il me déteste ou qu’il m’oublie. Je posais mille questions, et je ne trouvais jamais mille réponses.



* extrait de L'ami retrouvé de Fred Ulhmann

Posté par ladamedepique à 22:31 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


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